La gestion privée se démocratise

Joseph Benkemoun est un spécialiste des marchés financiers. Depuis 25 ans à Monaco, il a participé à trois implantations de banques : Paribas, Chase Manhattan et Pallas Monaco - cette dernière en tant que partenaire. Dès la création de Pallas en 1989, il s'est adjoint la collaboration de Georges Damiano, bien connu en Principauté pour avoir fait sa carrière au Crédit Lyonnais. Joseph Benkemoun est un esprit éclectique : il s'intéresse à tous les sujets de société et aime écrire ses réflexions.

Aujourd'hui, presque tous les organismes financiers dans le monde pratiquent la gestion privée. C'est une activité qui ne génère aucun risque nécessitant de faire des provisions, ne consomme pas de fonds propres et offre un délai de retour sur investissements très court. Seuls investissements nécessaires : les logiciels informatiques et la "matière grise".

Ce service, longtemps pratiqué par des établissements spécialisés pour une clientèle à patrimoine "haut de gamme", trouve désormais à s'exercer auprès des organismes bancaires traditionnels, plus connus jusqu'alors pour leurs activités "classiques". Très nombreux, parfois en position dominante, ces derniers se positionnent sur ce secteur en pleine croissance, ratissant leur clientèle vers le bas (du moins en termes de volume d'épargne) en exploitant le tissu relationnel de leurs réseaux.

Partout, en Amérique du Nord, en Europe ou ailleurs, l'ère de la démocratisation semble s'ouvrir pour la gestion privée. Dans chaque pays, on développe ce service à la verticale vers toutes les couches d'épargnants et à l'horizontale avec des produits internationaux (par souci de diversification).

Ratisser large, c'est facile pour les banques qui détiennent, avec leurs réseaux d'agences ou de filiales, une importante force de frappe commerciale. Mais les compétences (boursières, monétaires ...) ne se trouvent pas derrière chaque guichet, auprès des chargés de clientèle. Alors, on engrange l'épargne dans des fonds, SICAV ou autres. Le savoir-faire, la "matière grise" sont en général centralisés au siège de l'établissement, entre les mains d'une poignée de personnes. Conséquence : le savoir-faire s'éloigne du client et aussi du chargé de clientèle devenu, lui, un commercial.

Certes, la gestion privée (notamment la gestion de portefeuille) n'a jamais été une science exacte. Pourtant, une formation est nécessaire. Or, cela coûte cher (trop cher ?) de donner aux chargés de clientèle un minimum de savoir macro-économique. Mais cela leur permettrait de gérer eux-mêmes, en direct sur les marchés, les dossiers de leurs clients.

Le même centralisme prédomine dans le souci de diversification internationale. Face à une mondialisation croissante du monde financier, les banques parent au plus pressé pour essayer de ne pas être en retard, dans leur course contre la concurrence.

... mais la matière grise se raréfie.

A l'origine, les produits collectifs ont été conçus pour collecter la petite épargne. Or, ils sont désormais utilisés pour des fortunes parfois importantes. En regardant plus loin vers l'avenir, ce processus de concentration de l'épargne présente plusieurs dangers :

- les comportements des Institutionnels sur les marchés sont différents de ceux des particuliers.

- L'obligation qui est faite de publier le cours des parts de fonds stimule la compétition. On tend vers la performance optimum afin d'être le meilleur. Or, courir après la performance, c'est courir après le risque. C'est ainsi qu'on assiste à une spéculation au quotidien où les gérants n'hésitent pas à anticiper ... Parfois même à anticiper sur l'anticipation. Et ce, au travers de produits dérivés que le détenteur de parts ne voit pas. On est loin du raisonnement de base qui consiste à investir, à moyen ou long terme, à partir de l'analyse de la santé des entreprises.

- La compréhension s'éloigne du client et même des chargés de clientèle. D'où démission intellectuelle d'une grande partie des intervenants.

- Le danger le plus grand est dans la concentration de milliards de dollars entre les mains d'un nombre de moins en moins important de personnes, qui détiennent le pouvoir de décision sur les marchés de la planète. Nous connaissons la loi de l'offre et la demande. Or, le nombre d'intervenants qui se réduit risque de dérégler les mécanismes d'équilibre. Nous en percevons déjà les effets. A la longue, les trois à cinq mille gérants des plus grands fonds du monde développeront les mêmes réflexes, les mêmes analyses ... et les mêmes déductions, aidés par les moyens modernes de télétransmission. Que feront-ils de cette manne qu'on appelle encore "gestion privée" mais qui devient déjà "gestion collective" ?

Le krack de 1987 et l'accident récent de la Barings Bank, sont-ils un avant-goût de ce qui pourrait se passer de nouveau ... en plus fort car l'épargne en OPCVM a doublé entre 1988 et 1993 ? Sûrement, si les banques ne reprennent pas le chemin de la gestion personnalisée, avec le souci de développer la matière grise pour démultiplier les centres de décision et fluidifier les marchés. Leur volatilité serait moindre et les professionnels envisageraient de nouveau l'investissement en terme d'entreprise et non de marché.


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