Le voyage, une industrie en mutation

L'industrie du voyage en Principauté, c'est deux fois plus d'agences qu'à Nice pour une clientèle qui fut longtemps idéale pour la profession : aisée et dépensant sans compter. Malheureusement, les comportements ont évolué. Crise aidant et révolution dans les transports aériens obligent, les Monégasques, comme les autres, comptent leurs sous ...

- "Notre profession a eu des années merveilleuses, où l'on vendait fréquemment des tours du monde et des vols en Concorde !!" se souvient avec nostalgie Elyse Danino Sasportas. La directrice de Monte Carlo Travel n'a pas honte d'avouer qu'elle a gagné en dix ans beaucoup d'argent ...

Comme on l'imagine, la clientèle monégasque n'est pas la même qu'ailleurs. Très cosmopolite ici, elle a un pouvoir d'achat supérieur en moyenne. Monaco n'est pas la France, où à peine 5% des Français qui partent en vacances ont recours aux services d'une agence de voyage. Contrairement d'ailleurs à des pays comme l'Angleterre, l'Allemagne ou les Pays Bas, qui utilisent les professionnels dans 50% des cas !

Difficile d'avoir un pourcentage pour Monaco , mais on peut imaginer sans risque qu'il est supérieur à la France. De plus, le clientèle locale est "très belle" selon les termes d'un professionnel. Ne serait-ce que grâce aux nombreux résidents étrangers qui rentrent périodiquement dans leur pays : "la vente régulière de billets d'avion permet une bonne activité" confirme Corinne Bertani, chef de l'agence Monaco Voyages.

Malheureusement, une évolution se dessine qui contredit quelque peu cette affirmation optimiste.

le voyage est un métier

- "Il n'y a pas un mais des métiers du tourisme" explique Elyse Danino-Sasportas.

La profession en effet se divise en trois secteurs. Les agences distributrices, indépendantes ou appartenant à une chaîne sont les plus nombreuses (4500 agences en France). Les Tour-Operators( TO) ou voyagistes, créateurs de "voyages clés en main", sont le plus souvent distribués par le réseau des agences. Même si certains ont leurs propres points de vente (comme Nouvelles Frontières). Enfin, les agences réceptives accueillent les étrangers.

Dans la pratique, l'activité d'une agence se partage entre la billetterie et la vente de voyages sur catalogues. A Monaco, la clientèle, exigeante, demande un personnel d'autant plus formé et professionnel :

- "c'est un métier qualifié, sanctionné par un BTS de tourisme, revendique Corinne Bertani. Il faut connaître la géographie, les climats, l'économie des pays ... pour pouvoir bien jouer notre rôle de conseil."

La profession est également présente par le biais de la FUAAV : c'est en effet Monaco qui a été choisi en 1989 par la Fédération Universelle des Associations des Agences de Voyage pour y installer son siège social. Rappelons que la FUAAV regroupe les syndicats de 80 pays dans le monde, à raison d'un syndicat par pays. Enfin, c'est ici qu'a été fondée la première école Tunon en 1964. Depuis lors, plus de 22.000 hôtesses ont été formées dans 23 écoles en Europe et aux Etats Unis.

Du haut de gamme mais ...

La Côte d'Azur, fief du tourisme, compte plus de 120 agences de voyages. La seule ville de Nice en possède 60 pour un marché estimé à 600 millions. Tous les grands réseaux sont présents, comme Havas (3 agences qui totalisent un CA de près de 100 millions) ou Carlson Wagonlit (50 millions). Les chiffres équivalents manquent pour Monaco, où l'on se montre comme d'habitude plus que discret en la matière. Seule estimation possible : Monaco compte en proportion deux fois plus d'agences que Nice : une agence pour 2300 personnes. Les 13 agences de la place sont le plus souvent des "indépendantes" . Mais les trois plus grands groupes sont présents depuis longtemps : Havas, American Express et Carlson Wagonlit. A cette liste, il faut ajouter une agence appartenant à Sélectour, groupement de 400 agences françaises.

Comme on l'imagine, les agences de la place distribuent plutôt le haut de gamme des brochures des TO (comme Kuoni ou Asia) que le "bon marché" comme FRAM ou Jumbo. Pas de surprise !

Pas difficile non plus d'affirmer que les Monégasques dépensent plus qu'ailleurs, même si, là encore, les estimations chiffrées manquent. En France, le prix moyen d'un dossier voyage est actuellement de 5500 francs. Certes, il a augmenté depuis dix ans (où il était de 4500 francs). Mais il reste inférieur à celui de la Côte d'Azur. Les Niçois par exemple dépensent le plus souvent entre 7.000 à 10.000 francs par personne (selon l'enquête de la journaliste spécialisée Eliane Cognet). Sans doute du fait du grand nombre de retraités aisés et de cadres bien payés du secteur tertiaire. Monaco doit se situer au moins à ce niveau. Bien que depuis quelques années, la crise se fasse sentir :

- "la grande époque est finie, regrette Madame Zbinden, responsable depuis 16 ans de l'agence Mercury Travel dans l'Hôtel de Paris. La belle clientèle américaine ou italienne n'existe plus ! Avant, on voulait faire un beau voyage, sans regarder le prix ... Aujourd'hui, finis les caprices, on prépare, on réfléchit et on négocie les prix. Le sens de la fête est mort !"

Guerre sur les tarifs aériens

- "Nous assistons depuis dix ans à une véritable révolution, explique Elyse Danino-Sasportas, qui s'accentue encore depuis 5 ans du fait de la crise."

La cause principale en est la déréglementation des transports aériens. Une mesure "voulue par les Etats Unis" selon les termes de Jean Claude Tunon, président du SNAV monégasque. Finies, les grilles de tarifs imposés. Résultat, une concurrence de plus en plus féroce entre les compagnies aériennes ... et donc des prix de billets d'avion qui baissent partout. Et pas seulement sur les vols charters sans date fixe mais désormais sur toute bonne compagnie présentant le meilleur confort et d'excellentes prestations de service. Cependant, ce qui fait le bonheur du client remet en question la profession de voyagiste.

Car il faut savoir qu'en France (et aussi à Monaco), la profession se doit de respecter les règlements de l'IATA ( Association internationale du transport aérien). C'est pourquoi une agence ne touche qu'une commission fixée à 6,5% sur le prix d'un billet d'avion pour un vol national et à 9% sur l'international. Sur quoi il faudra encore déduire les charges sociales, frais, impôts éventuels ... Exemple : un vol pour Londres qui était à 5400 francs au prix fort en classe Affaires , se vend actuellement, avec un peu de chance, à 1300 francs . En conséquence, l'agence ne touche plus que 87 francs ... contre 360 auparavant pour la même prestation !

Le meilleur prix à tout prix

Cette guerre des tarifs induit un nouveau comportement chez le client. Crise aidant,

il veut dorénavant en avoir pour son argent ! La Principauté n'est pas épargnée par cette nouvelle mode. Bien sûr ici, on voudra souvent le top niveau, le très bon hôtel ou le vol sur Concorde .... Mais en profitant des promotions ou des prix sur le prix de dernière minute. Pour cela, le client n'hésite plus à marchander. Même l'homme d'affaires évite la Première classe. La classe Affaires, moins chère, fait son affaire !

- "On retrouve exactement le même comportement qu'en France, raconte Marc Murer, responsable de Carlson Wagonlit, qui a travaillé à Sophia Antipolis. Les moyens sont juste un peu supérieurs. On choisira des prestations plus élevées. Mais on marchande autant !"

Chez Mercury Travel, agence qui a pourtant comme clientèle les habitués de l'Hôtel de Paris, on constate, désabusé : "un vol aller-retour pour Sydney vaut 60.000 francs ... non négociés !". Et on cite cette anecdote : en quelques années, un client riche qui ne voyageait qu'en Première, est passé à la Classe Affaires puis ... à la Classe économique avec date fixe de retour. Bien que son compte en banque n'ait pas dégonflé entre-temps !

Résultat, les chiffres d'affaires se maintiennent tout juste, mais grâce à beaucoup plus de travail. De façon générale, la rentabilité d'une agence de voyage est en baisse. Du moins la rentabilité facile. D'autant plus que le client n'hésite plus à faire jouer la concurrence :

- " les agences indépendantes ont du mal à lutter contre les grandes chaînes, qui elles peuvent se permettre d'avoir une politique plus agressive de prix réduits, se plaint Jean Claude Tunon. De plus, nous subissons désormais la concurrence des compagnies aériennes qui viennent démarcher les clients jusqu'à Monaco !"

C'est vrai qu' à Nice par exemple, elles détiennent déjà de 20 à 30% du marché, car de nombreux voyageurs les consultent directement ! Difficile désormais de gagner de l'argent sur la billetterie. A moins de faire partie d'un des grands réseaux et de bénéficier alors de "prix de gros". Ce qui permet de remplacer la qualité par la quantité de clients.

Les agences qui s'en sortent le mieux sont celles qui savent s'adapter. Exemples : Monaco Voyages se diversifie en vendant de tout ( train, bateau, voyages organisés, vols secs ...) avec un éventail large du pas cher au luxe. Monte-Carlo Travel, qui faisait voici dix ans 90% de son CA en billetterie, n'en fait plus que 50% aujourd'hui car elle a su s'orienter vers l'organisation de voyages. On comprend en effet qu'une agence indépendante se tourne vers la vente de voyages (sur catalogues ou organisés sur mesure) à forte valeur ajoutée, car la commission d'agence est supérieure (de 10 à 13%).

La santé est-elle au total si mauvaise ? Jusqu'à présent, constatons qu'il n'y a pas de faillites d'agences. Cependant, la profession a quelques revendications spécifiques à présenter, par la voix de Jean Claude Tunon :

- "Il y trop d'agences en Principauté pour un potentiel de clientèle limité. La politique du Gouvernement est très libérale, il suffit d'une simple autorisation pour exercer. Il n'existe pas ici de conditions restrictives. Contrairement à la France où une licence spéciale est nécessaire avec diplôme (BTS) et assurance exigés. C'est pourquoi le SNAV souhaiterait une règlementation de la profession, une législation claire avec par exemple une assurance obligatoire."

Adieu, voyages coûteux !

"Bientôt, ne resteront plus que les grandes chaînes et les petites entreprises familiales qui savent s'adapter et fidéliser leur clientèle".

C'est ce que prédisait déjà voici quelques années Georges Toromanoff, qui fut longtemps président du SNAV français. En effet, la tendance semble être à la concentration : Wagons Lits, société belge, vient d'être acheté par l'Américain Carlson. Devenu tout récemment "Carlson Wagonlit Travel", le groupe est passé de 2000 à 4000 agences dans le monde. Comme on l'a vu, appartenir à un grand groupe permet une politique de prix plus agressive pour résister à la concurrence.

L'avenir de la profession est d'ailleurs le thème préféré des congrès. Car il est "préoccupant" selon le terme de Jean Claude Tunon. L'époque facile est finie. Aux professionnels de répondre aux désirs des clients d'aujourd'hui : voyager libre, au meilleur prix. Partout et même à Monaco.

Comme le constate un professionnel : "les Italiens qui venaient avec une mallette pleine de billets pour se payer un somptueux voyage à l'autre bout du monde, c'est une époque bel et bien révolue !"


 

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