Editorial

le jeu de l'oie

Selon un psychanalyste américain, les hommes créent souvent des modes aberrantes pour se venger des femmes. Excessif, certainement. Mais pas si loin de la vérité si l'on en juge par les multiples incidents qui ont jalonné l'histoire vestimentaire, où l'on à frôlé et même épousé le ridicule. Evoquons tout juste la torture des corsets endurée avec une patience de sainte martyre par nos ancêtres, convaincues du piquant essentiel et sensuel des avantages d'une taille de guêpe. Etaient-elles plus bécasses que leur descendantes, que l'on fait danser au gré des saisons sur des échasses ou des espadrilles, à qui l'on impose les rayures, les pois, l'écossais, que l'on promène par le bout d'un nez spirituel qui s'allonge et se raccourcit de minijupes en maximanteaux?

On a fait avaler aux femmes n'importe quoi, même qu'elles étaient jolies quand elles ne l'étaient pas.

Souvenons nous des uniformes des années soixante, quand Sheila et ses copines d'école tricotaient des pas de geisha dans des jupes trop étroites, les pieds meurtris par des souliers pointus à talons aiguille. Comment ne pas sourire aujourd'hui devant autant de naïveté surmontée d'affreuses coiffures dûment crêpées et abondamment laquées. La décennie suivante n'a pas à rougir de la comparaison. Le pouvoir des jolies fleurs se jugeant alors à l'excédant de tissu au bas des pantalons, la juste mesure étant celle qui couvrait tout comme il le fallait d'immondes grôles à semelles géantes. Comment a-t-on pu croire un jour que l'orange et le marron pouvaient s'unir pour autre chose que le pire?

Il faut beaucoup de cynisme de la part des créateurs et un aplomb de schizophrène pour affirmer un jour le contraire de ce qui avait été certifié la veille. A leur décharge apparaît la nécessité de répondre à la question cousue de fil blanc et née d'un besoin créé de toutes pièces: quoi de neuf?

On a tout exploré ou très peu s'en faut: le court, le moyen, le long, le carré, le gonflé, l'uni, l'imprimé, le mat, le chatoyant. On a habillé les femmes en hommes et les hommes en demoiselles, mis des chapeaux, ôté le haut et dévoilé les dessous. Et, accompagnées du mot "retour", toutes les idées circulent en boucle et renaissent dans nos vies sans mémoire, parées ou non d'aménagements innovants.

Dieu merci, si les dictats de Paris, capitale du look devenaient trop énervants, on pouvait chercher ailleurs les références à la vraie nature. Celle qui vêtait les femmes d'un pagne, d'un collier d'hibiscus, d'un sari, d'un kimono ou d'une peau de phoque suivant le climat ou la latitude. Mais c'était avant. Avant, selon la formule consacrée, la mondialisation des échanges et les écrans de télé et magazines qui font voyager Claudia et Naomi plus vite que la lumière. L'authentique devient costume folklorique que l'on exhibe pour la kermesse, le tour opérator ou l'accueil du pape. Et l'on en viendrait presque à redouter devant la banalisation qui menace, l'uniformisation des usages et l'application généralisée du fashionablement correct, que les mères aient assimilé Dolto, Pernoud et tout Sigmund. Disparaîtraient alors ces fous qui règlent leurs comptent avec elles à grand coups de mannequins blonds. Car s'il est vrai qu'ils se vengent des femmes, c'est aussi avec une fantaisie et une insolence qui parfois leur va comment un gant. Le n'importe quoi vaut peut-être alors mieux que rien.

La mode est de la même famille que l'élégance. Elles ne vivent pas ensemble mais se croisent souvent, un peu par hasard. Comme ces vieux couples qui ne s'entendent plus assez pour s'aimer mais encore trop pour se quitter, elles se supportent et s'observent, comptent les points. L'une quête dans la masse des girouettes prêtes à tout pour être dans le vent. L'autre assure auprès d'élites, absoutes de leurs pêchés de jeunesse, maîtresses d'une arythmétique savante qui leur sert le chiffre parfait, la géométrie idéale, le volume exquis et les distingue sans les faire remarquer.


 

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